
Le système pétrodollar constitue l'une des clés de voûte les plus puissantes de la domination mondiale des États-Unis au niveau financier, depuis plus d'un demi-siècle. Ce dispositif fait suite à un accord en 1974 entre le secrétaire de l'État américain sous l'ère Nixon, Henry Kissinger et l'Arabie Saoudite : toutes les transactions pétrolières doit être réalisées en dollars. L'Arabie Saoudite joue de son influence pour inciter les autres membres de l'OPEP qu'ils rejoignent la partie. En contrepartie, les États-Unis assurent la sécurité intérieure de la monarchie du royaume, ce qui permet de renforcer leur influence au Moyen-Orient et d'incrémenter le dollar comme une devise de référence internationale sur n'importe quelle transaction transfrontalière.
Les dollars utilisés pour les achats de pétrole vont façonner progressivement l'architecture du système financier, le flux de capitaux, les politiques monétaires des banques centrales, ainsi que le commerce mondial. Pourtant, quelques fractures se manifestent, et les récents événements géopolitiques telles que le conflit entre l'Iran et Israël, soulève des questions à propos de ce système.
Dans cet article, nous analyserons pourquoi le pétrodollar demeure le pilier central de l'hégémonie monétaire américaine, son rôle déterminant pour Wall Street, et si un conflit autour du Détroit d'Ormuz, couplé à la montée en puissance du yuan ou des cryptomonnaies, pourrait entraîner un événement disruptif de grande ampleur.
Pourquoi le pétrodollar est la base de l'hégémonie monétaire du dollar ?
Le système du pétrodollar s'appuie sur une ingénierie simple et efficace : toute transaction pétrolière effectuée dans le monde est facturée en dollars, ce qui oblige les pays importateurs à détenir des réserves de change en dollars. En échange, les pays exportateurs réinvestissent leurs surplus de dollars dans des bons du Trésor américain. Ce schéma permet aux États-Unis de consolider une demande constante en dollars, financer leur politique d'expansion budgétaire pour la défense et la Sécurité sociale, moyennant des taux d'intérêt soutenable, ainsi que leurs déficits jumeaux (budgétaire et commercial) en s'épargnant une crise monétaire.
Sans cette ingénierie, le dollar serait considéré comme une monnaie ordinaire parmi tant d'autres, régie par l'offre et la demande. Le fait de verrouiller le dollar comme un « standard oil » ou du pétrole, le pays de l'Oncle Sam ont rendu le dollar indispensable dans la plupart des transactions de biens et services essentiels partout dans le monde, dissuadant toute initiative de dédollarisation de la part des pays du « Sud Global », qui verraient leurs dettes en dollars, grimper exponentiellement.
Pour les investisseurs, plus de transactions pétrolières payées en dollars signifient un renforcement de la suprématie américaine, difficile à déloger par manque d'alternatives crédibles.
Le détroit d'Ormuz : Vers un nouveau paradigme inattendu contre le dollar ?
Le détroit d'Ormuz qui voit transiter 20 % du pétrole mondial, représente l'un des brèches du système du pétrodollar. L'extension du conflit entre l'Iran et Israël, sur les pays du Golfe, a entraîné le scénario tant craint par le marché, la fermeture de la zone maritime, rendant les conditions de navigation complexes avec des primes d'assurance excessivement élevées.
Dans cette configuration, les prix de l'or noir se sont envolés au-delà de la barrière symbolique des 100$. Si le détroit d'Ormuz devenait être réglementé par l'Iran, nous aurions potentiellement un prix plancher du pétrole largement supérieur avant le début du conflit. L'Iran, déjà sous sanctions, tentant d'échapper à l'emprise du dollar, pourrait réaliser la prouesse de pousser les clients, notamment la Chine, la Russie et peut-être les pays du Sud Global, à payer en yuan ou en cryptomonnaies, le passage des cargaisons de marchandises, pétroliers ou gaziers dans la zone maritime.
Une situation ardue au détroit d'Ormuz, à la suite d'une impasse éventuelle des négociations entre l'Iran et les États-Unis au Pakistan, risquerait de donner un coup d'accélérateur à la dynamique, si de nombreux pays s'accordent à considérer cette alternative face à l'ogre américain qui se comporte dangereusement (gel des actifs russes, non-respect des droits internationaux). Cependant, rien n'est écrit dans le marbre. Le yuan n'est pas convertible à grande échelle, car la Chine veut éviter une crise de change. Parallèlement, les cryptomonnaies restent trop volatiles pour en faire des monnaies de réserve. Quoi qu'on en dise, le dollar va certes peser dans les échanges mondiaux, mais de moins en moins que les investisseurs supposeraient.
En conclusion, le dollar restera encore l'une des devises majeures mondiales, mais sa confiance a été entravée sur la durée du conflit. Dans l'hypothèse d'une fin éventuelle du conflit, les fonds souverains des pays du Golfe comme PIF (Arabie Saoudite) et ADIA (Émirats Arabes Unis) pourraient envisager de diversifier leurs réserves de change et leurs actifs libellés dans d'autres devises, compte tenu que la défense américaine n'a pas pu empêcher des dégâts matériels sur leurs infrastructures énergétiques. Cela ouvriraient de nouveaux systèmes de paiement, ainsi que l'émergence d'un monde bipolaire entre l'Occident qui s'attache à la tradition de l'impérialisme américain et le Sud Global mené par la Chine. Oui, l'hégémonie monétaire du dollar se fragilise.